De la « rat race » à la foire aux mirages : quand les vendeurs de rêves entretiennent le système qu’ils prétendent combattre
- Ludovic Saufnay

- 3 sept. 2025
- 3 min de lecture
« Quitte ton job de salarié ! Sois libre ! Travaille deux heures par jour depuis Bali et regarde ton compte en banque exploser pendant que tu bois un smoothie aux baies d’açaï !»
Cela vous est familier ? Normal. C’est le pitch standard de cette nouvelle caste d’influenceurs entrepreneuriaux, qui ont troqué la cravate contre des palmiers et la rigueur contre du storytelling dopé aux demi vérités. Derrière leurs discours soi-disant révolutionnaires, ces « libérés du salariat » qui dénoncent la « rat race » ne font en réalité que reproduire, recycler et vendre les logiques les plus brutales du système qu’ils prétendent fuir. Et au passage, ils culpabilisent ceux qui n’ont pas les moyens, les filets ou les privilèges nécessaires pour « tout plaquer ».
Un storytelling individualiste, culpabilisant et parfaitement capitaliste
Le salarié, dans leur bouche, n’est plus un être humain. C’est un rat. Un pantin sans esprit critique. Un pauvre hère qui échange son temps contre de l’argent. Pfff ! Mais comme c’est médiéval ! Le tout saupoudré d’une injonction : « si tu souffres au boulot, c’est de ta faute ! Tu n’as pas « osé sortir du cadre ». Une rhétorique qui épouse à merveille les logiques néolibérales : individualisation des problèmes, invisibilisation des rapports de pouvoir, exaltation de l’entre-soi méritocratique.
La promesse d’un ailleurs qui n’existe pas
La promesse est simple : gagner beaucoup, travailler peu, être libre. Mais ce qu’ils oublient de dire, c’est que leur business model repose très souvent sur la vente de formations… pour apprendre à vendre des formations. Autrement dit : ils ne vous vendent pas la sortie du système. Ils vous vendent une place dans une pyramide.
Et pendant ce temps, le système, le vrai, celui qui précarise, qui fragilise, qui broie parfois, reste intact, voire renforcé. Car ces discours détournent l’attention des combats collectifs et politiques, pour enfermer chacun dans une quête illusoire de liberté individuelle.
De la contre-culture à la sous-culture marchande
Au lieu de contribuer à une transformation en profondeur des rapports au travail, ces vendeurs de rêves recyclent simplement la logique marchande : on vend un produit, une image, une promesse. Et tant pis si c’est un mirage. La liberté, l’autonomie, la créativité sont transformées en objets de consommation, et leur prétendue rupture avec le monde du salariat devient elle-même un marché.
Ce n’est pas parce que tu cries « système » que tu le déranges
Se dire « hors système » tout en utilisant les mêmes outils (marketing de l’émotion, culpabilisation, storytelling creux, obsession du ROI personnel), c’est comme se dire anarchiste… en vendant des abonnements premium.
Soyons clairs : la critique du travail salarié mérite mieux. Elle mérite d’être faite avec nuance, avec conscience des rapports sociaux, avec honnêteté. Elle mérite d’ouvrir à des alternatives collectives, pas à des mirages individualistes.
Ce n’est pas en méprisant les salariés qu’on les aide à se libérer.
Ce n’est pas en niant les réalités structurelles qu’on invente d’autres possibles.
Et ce n’est certainement pas en transformant l’utopie en produit qu’on change le monde.
Alors non, sortir de la « rat race » ne signifie pas suivre un gourou en tong. Cela commence peut-être par penser, ensemble, les conditions d’un travail digne, choisi, et porteur de sens.

Commentaires